3 septembre 1876


Texte publié dans le Courrier de Saint-Hyacinthe du 5 septembre 1876.


"Ceux qui ont appris l’effroyable malheur qui vient de fondre sur Saint-Hyacinthe et dont Le Courrier a été une des nombreuses victimes ne s’étonneront point de ne recevoir aujourd’hui qu’un extra. Dans l’incendie de dimanche le 3 septembre tout notre matériel a brûlé, de même que nos presses, les fiches du Journal d’Agriculture et du Farmer’s Journal et nous n’avons pu sauver que nos livres de compte, quelques volumes du Courrier, quelques cases, et une faible partie des livres de notre bibliothèque.


Ayant à acheter des presses et tout un matériel nouveau, de plus trouver à nous loger chose très difficile, il s’écoulera quelques semaines ; avant que nous puissions reprendre le cours régulier de notre publication et nous comptons beaucoup sur la sympathie de nos abonnés pour les prier de consentir à ne recevoir d’ici à quelque temps que des extras. Nous ferons tous nos efforts, pour que ce laps de temps soit aussi court que possible.


Nous devons à l’obligeance de notre confrère L’Union de pouvoir offrir à nos abonnés le triste récit de l’effroyable conflagration de dimanche et qu’il veuille bien accepter nos remerciements.


C’est accablé par la fatigue et la douleur dans l’âme que nous traçons ces lignes.


Hélas, notre charmante petite ville de Saint-Hyacinthe vient d’essuyer un de ces effroyables malheurs, que la divine Providence répand sur toute une population au moment le moins attendu. Québec a essuyé de terribles revers, Saint-Jean a été en partie détruit, mais l’incendie dont nous avons été victime est le plus désastreux jamais vu dans l’histoire du pays, eu égard à la population et à l’étendue de Saint-Hyacinthe. Le feu dans son activité dévorante a balayé tout sur son passage et nous n’exagérons rien en disant que les neuf-dixièmes de notre ville ne sont plus qu’un monceau de cendres.

 


Le feu s’est déclaré dimanche à deux heures de l’après-midi, dans un bâtiment loué par Magloire Blanchet, sur la rue Des Cascades, en arrière de l’imprimerie du Courrier de Saint-Hyacinthe.


Le temps était beau et une brise légère contribua à répandre les flammes davantage. Au moment de l’incendie l’eau de l’aqueduc fit défaut comme à Saint-Jean car dès le matin, on avait fermé les conduits, afin d’opérer certaines opérations. Le bâtiment où le feu prit origine étant en bois les flammes se communiquèrent aussitôt à l’imprimerie du Courrier qui en un instant fut réduite en cendres. Comme toutes les maisons environnantes étaient en bois, que l’eau faisait défaut et que notre organisation du feu était bien incomplète, il devint impossible de se rendre maître de l’incendie et lorsque l’aqueduc put fonctionner le théâtre de la dévastation était trop agrandi pour pouvoir le circonscrire. On peut dire qu’alors ce fût un sauve-qui-peut général. Le vent qui s’étant élevé portait les flammèches, à une grande distance.


La maison Archambeault, le beau block Kéroack, touts nos magasins autour du marché, le marché lui-même disparurent dans un tourbillon de fumée. Malgré des efforts énergiques, la maison louée par La Banque de Saint-Hyacinthe pour ses bureaux fut dévorée elle aussi par le feu, de même que le bureau de poste. Plus loin La Banque des Marchands subissait le triste sort des autres. Les magnifiques résidences de la rue Girouard ne furent point non plus, épargnées L’élégante villa que le Dr St-Jacques venait de faire ériger, en face de l’évêché, la jolie résidence de M. le shérif Taché, celle de M. L. G. de Lorimier, protonotaire, les bureaux de MM. Bernier, Bachand et Richer R. E. Fontaine, du notaire Guertin, furent balayés en quelques heures.


Le gros de l’incendie se porta sur la partie inférieure de la ville, après avoir ravagé toutes les maisons de commerce. La manufacture de chaussures de Côté & Côté, la grande tannerie de V. Côté les fonderies de MM. Dussault et Bachand furent consumées également.


Vers quatre heures une pompe à vapeur arrivait par convoi spécial de Montréal et les braves pompiers montréalais rendirent les plus grands services. Leurs efforts furent d’abord dirigés vers la grande manufacture de la Compagnie de Chaussures de Saint-Hyacinthe et les moulins de MM. Langie et Fréchette. Ils parvinrent à maîtriser les flammes qui consumaient les maisons environnantes. Fort heureusement préservèrent-ils ce grand bâtiment, car s’il eût brûlé, l’établissement de carrosserie de Larivière & Frère y passait, et peut-être les moulins et les manufactures d’étoffe et de chaussures de la compagnie manufacturière de Saint-Hyacinthe.


Nous nous trouvons qu’avec trois magasins et sans ressources pour nourrir toute cette population qui est là dans la rue, sans abri et sans pain. Oh qu’elle est grande notre douleur et que la Providence a été sévère dans le châtiment qu’elle nous a infligé. Déjà noirs étions bien éprouvés par la crise financière qui sévit par tout le pays ; notre brave population ouvrière avait eu, il nous semble, assez de jours d’épreuves et de tribulations. À l’approche de l’hiver la voilà réduite à la plus extrême indigence et sans un réduit pour s’abriter.


Ce n’est pas sans verser des larmes que nous voyons la pauvre mère de famille en proie aux angoisses les plus cruelles, le petit enfant demander la nourriture qu’elle ne peut lui donner et l’honnête ouvrier privé du fruit de ses économies. Sans doute que Dieu qui nous a tant affligé trouvera des consolations, pour notre infortune et nous enverra, le secours des cœurs généreux.


Heureusement que nos communautés ont été épargnés. Aussi a-t-on vu avec reconnaissance nos sœurs grises, les sœurs du couvent de la Présentation être les premières à prêter leur assistance pour transporter les objets, comme à consoler les affligés. Il était beau de contempler le dévouement et les efforts de ces saintes femmes au milieu du danger, et hier soir nos maisons religieuses recevaient toutes ces personnes qui se présentaient pour implorer un abri. Beaucoup trouvèrent un refuge pour la nuit dans les églises. Il ne faut pas non plus oublier les prêtres de notre séminaire et de l’évêché et les pères dominicains qui se multiplièrent pour assister la population. Puisse Dieu leur rendre au centuple ce qu’ils ont fait pour l’indigent.


Les ravages du feu se sont étendus depuis le coté est de la rue Saint-Joseph, vis-à-vis l’évêché, jusqu’à l’extrémité de la ville, en bas. Les rues sur la côte ont été épargnées, à l’exception de la rue Girouard sur le coté sud-est, ainsi que deux blocs de maisons du coté ouest, entre les rues Saint-Joseph et Bourdages.


Les rues où le feu a passé sont les rues Saint-Joseph, Saint-Hyacinthe, Sainte-Anne, Saint-Denis, Mondor, Piété, Sainte-Marie, Concorde, Saint-Paschal, Williams, Cascades, Saint-Antoine, Sainte-Marguerite, du Bord-de-l’eau, Saint-François, Saint-Simon, Saint-Louis, Saint-Michel et Saint-Casimir.


Sur la rue Saint-Simon il ne reste debout que quatre maisons près de la rivière ; sur la rue du Bord-de-l’eau 2 maisons, la rue Saint-Louis, 4 maisons, la rue Sainte-Marie 9 maisons. Dans la belle rue Concorde, dans l’espace compris entre la rue Saint-Antoine, et le pont du centre, il ne reste que 5 maisons. La rue Saint-Antoine ne compte que quatre maisons debout.


Le feu s’est arrêté à l’avenue Yamaska, près de la rivière, faute de maisons pour l’alimenter.


Beaucoup de demeures et de ménages étaient assurés, mais nous ne pouvons un préciser le montant. Il est bien difficile de donner le montant des pertes. Quelques uns les estiment à un million et demi de piastres.


Par le plan de la ville que nous publions nos lecteurs, pourront se rendre compte des désastres du feu.


Hier matin le bureau de poste s’est ouvert dans le bureau d’enregistrement et nos deux banques ont, aussi recommencé leurs opérations: La Banque de Saint-Hyacinthe, sur la rue Girouard dans la maison occupée autrefois par le juge Chagnon, et La Banque des Marchands dans la partie de la demeure de M. R.P. Duclos faisant face sur la rue Girouard. Tous les papiers et les valeurs des banques ont été sauvés.


Un convoi a été expédié hier matin de Montréal avec du pain et autres provisions pour la population en souffrance. Il circule une rumeur allant à dire qu’il y avait eu perte de vie, mais nous ne le pensons pas, car nous n’avons pu le constater.


Nous ne croyons point à l’attaque du Herald pour déprécier notre population, en insinuant que des aubergistes débitaient des liqueurs pendant que leur maison était en feu.