Parmi les nombreuses institutions de notre ville, disparues durant le dernier demi-siècle, l’œuvre du Patronage Saint-Vincent-de-Paul compte, sans aucun doute, parmi celles qui laissèrent un souvenir profondément ancré dans la mémoire des Maskoutains. Qu’il suffise de lire ces lettres adressées à nos hebdomadaires locaux ou encore entendre les témoignages, surtout des anciens de cette institution, pour nous en convaincre.
À la fin de chaque année scolaire, des centaines de jeunes entre sept et dix-sept ans envahissaient le Patro. Il en coûtait entre 0,50$ et 0,75$ pour fréquenter et profiter des installations disponibles, et cela, pour les deux mois de vacances estivales. Le but premier de l’œuvre était de former en organisant chrétiennement les loisirs des jeunes garçons qui venaient de toutes les paroisses du Grand Saint-Hyacinthe. Pour donner une idée de l’importance de la clientèle de l’institution, je rappellerai qu’il y avait plus de quatre cents inscriptions en 1945.
L’une de ces sections, dite les Saints-Anges, s’occupait des jeunes de huit à quatorze ans. Une deuxième section, pour ceux âgés entre quatorze et dix-sept ans, était nommée Dominique Savio. Enfin, une troisième section, soit le Cercle Notre-Dame, accueillait les jeunes de dix-huit à vingt-deux ans. Il y avait aussi un groupe de trois cents anciens qui s’ajoutaient à toute cette population.
Mon propos dans cette chronique n’est pas de rappeler les débuts de l’œuvre en 1905 et de sa mission chez nous pendant les soixante-trois années de son existence. Monseigneur Charles-Philippe Choquette, dans son magistral ouvrage sur l’Histoire de la Ville de Saint-Hyacinthe, paru en 1930, de même que Monseigneur Alfred Lalime en ont fait état. Je me contenterai donc de raconter brièvement quelques aspects de la vie du Patro depuis les années trente, de même que les raisons qui ont amené sa disparition en 1968.
Concordat de TD Bouchard
Lorsqu’il devint premier magistrat de la Ville de Saint-Hyacinthe en 1917, le maire Thélesphore-Damien Bouchard décida que les communautés religieuses devaient, à l’instar de la population en général, contribuer pour les différents services que mettait en place et entretenait la municipalité et préleva des taxes sur leurs biens immobiliers.
Le point culminant de tout le débat qui s’ensuivit fut la signature d’un Concordat, le 12 février 1927, entre les Corporations religieuses de la Cité et le Conseil municipal de Saint-Hyacinthe, lequel concordat valait pour vingt ans. Dans le Concordat, la municipalité s’était engagée à payer comme aide additionnelle à l’œuvre, une somme égale au montant cotisé sur les biens immobiliers de cette corporation religieuse pour taxes spéciales, d’entretien de chemins, pavages, trottoirs, égouts, ainsi que pour faire l’éclairage des rues et places publiques. La Ville libérait également l’œuvre du Patro de la contribution « volontaire » qui pourrait être demandée aux autres corporations religieuses pour fins de protection contre l’incendie.
C’était, en fin de compte, admettre que l’œuvre du Patronage était une œuvre de stricte charité et reconnaître assez tardivement, il faut bien le dire, les immenses services rendus à la communauté maskoutaine par le Patro.
Difficultés de financement
L’organisation d’une kermesse à la fin de septembre, l’équivalent en quelque sorte du Bazar de l’Hôtel-Dieu, et la collecte d’objets usagés que l’on restaurait pour ensuite les revendre, mais surtout l’esprit d’économie et de travail inlassable des religieux, réussissaient à faire subsister l’œuvre. Les marchands de la ville participaient également avec beaucoup de générosité à cette kermesse et l’apport des Dames Patronnesses était aussi considérable.
Je ne peux résister à l’idée de reproduire in extenso la lettre qu’adressait le 1er septembre 1931, le Père Louis-Eugène Tremblay, supérieur du Patro, aux membres du Conseil municipal de Saint-Hyacinthe. Résumer cette lettre serait risquer d’en altérer le sens et priver le lecteur d’une partie de cette correspondance qui, pour simple qu’elle soit dans sa formulation, n’en demeure pas moins émouvante par son contenu.
À l’époque, l’observateur le moindrement perspicace pouvait tout au moins imaginer l’extrême précarité financière de l’œuvre du Patro. La chose sautait aux yeux. La lettre du Père Tremblay, bien plus qu’un rappel aux autorités municipales de voir à assumer leurs responsabilités sociales vis-à-vis des jeunes démunis que la ville confiait à son institution, était un véritable cri à l’aide et aussi une invitation à une meilleure compréhension de la part des autorités envers l’institution qu’il représentait.
Voici donc le texte intégral de la lettre du Père Tremblay :
L’œuvre du Patronage a, de tout temps depuis sa fondation en 1905, soit depuis vingt-six ans, recueilli, à titre gracieux, les enfants sans soutien en faveur desquels la Cité a fait appel à sa bienveillance. Elle les a reçus, hébergés, nourris, habillés et entretenus aussi longtemps que ces enfants n’ont pas été en état de se suffire à eux-mêmes. Les années sont plutôt rares, pendant cette période, où l’œuvre n’a pas ainsi assisté un, deux, trois et même plus de ces petits nécessiteux dont le soin et la charge revenaient à la Cité; ils ont, du reste, été acceptés, dans chaque cas, à la demande expresse de l’Officier municipal chargé de voir à leur hospitalisation.
De ce fait, messieurs les Membres du Conseil peuvent vérifier la réalité en compulsant les rapports du Chef de Police qui couvrent les vingt-six dernières années, comme nous pouvons le constater par nos propres registres.
Pour les dépenses à encourir et encourues pour le soutien de ces enfants, l’œuvre n’a jamais exigé par le passé aucun dédommagement : elle les a portées, seule, en faisant appel à la charité privée et en puisant dans ses propres ressources.
Cet état de choses, plus ou moins acceptable aux époques de prospérité publique, est devenu excessivement onéreux en ces dernières années. On ne peut plus présentement l’envisager comme possible.
Dans les derniers six mois, l’œuvre a consenti à recevoir, à la condition expresse d’arrangements viables à prendre, quatre enfants présentés par la Cité. De plus, elle a continué de garder à sa charge depuis juillet 1930 un autre enfant sous les mêmes réserves. Les circonstances et les multiples problèmes qui ont occupé l’attention du Conseil ont sans doute été la cause qu’aucune entente ferme n’ait pu encore être conclue entre la Ville et l’œuvre du Patronage, au sujet de ces enfants.
Une nouvelle année scolaire s’ouvre avec septembre, notre établissement ne peut l’entreprendre pour ces enfants plus haut mentionnés sans que cette question soit réglée. La direction du Patronage conserve l’ambition qu’elle a toujours entretenue d’être utile à la Ville de Saint-Hyacinthe, et de faire sa part aussi large que possible pour l’assistance des enfants sans soutien qu’elle lui confie : elle a pu, tant bien que mal, en porter tout le coût par le passé, et cela au prix d’énormes sacrifices; elle ne peut, dans les conditions présentes, assumer prudemment les mêmes déboursés.
Nous espérons donc, messieurs, que, comprenant la justesse des observations qui précèdent, votre Conseil décidera une rencontre prochaine de l’un de vos représentants avec la Direction de notre Institution, et que cette entrevue permettra aux deux corps intéressés d’en arriver promptement à une entente satisfaisante de part et d’autre sur le sujet soumis.
Nous restons, avec respect,
Vos tout dévoués,
Le Patronage de Saint-Hyacinthe
par : L-E. Tremblay, supérieur.
Le conseil chargea le président du comité des finances à l’Hôtel de Ville, l’échevin Horace Saint-Germain et les membres de son comité, de voir à rencontrer les autorités du Patronage, d’essayer d’élaborer un projet d’entente et de faire rapport. La Ville accepta, en fin de compte, de défrayer le coût de la pension des jeunes qu’elle confiait à l’œuvre du Patronage. Nous voyons qu’à compter de 1931 les procès-verbaux des réunions du Conseil font mention des sommes versées à cette fin.
Au milieu des années trente, les temps étaient plus que difficiles et les religieux, avec l’aide de jeunes gens, parcouraient les campagnes en automne afin de ramasser tout ce qu’on voulait bien leur donner. Il vint un temps, cependant, où la situation devint vraiment intenable et il fallut bien se résigner à l’inévitable, soit la liquidation de l’œuvre.

Le fin du Patro
Le Père Paul-Émile Rodrigue, qui était supérieur du Patro en 1967, décéda subitement en septembre de la même année et fut remplacé par le Père André Maheux en octobre 1967. Quelques mois plus tard, la rumeur de la fermeture possible du Patro commençait à circuler. Cette rumeur fut accréditée par le nouveau supérieur lors d’une conférence de presse donnée le 15 avril 1968. Le Père Maheux déclarait qu’il était vraisemblable que le Patro disparaisse, mais que cela n’impliquerait pas nécessairement que les religieux qui en avaient la charge quittent le diocèse. La communauté, qui se composait de trois frères et du supérieur, souhaitait pouvoir demeurer dans le diocèse, mais n’avait aucune idée du rôle qu’elle pourrait remplir.
Le Patro, qui existait à Saint-Hyacinthe depuis 63 ans, fut pendant de nombreuses années pratiquement le seul organisme à s’occuper des jeunes gens durant leurs heures de loisirs. Par la force des choses, il y avait beaucoup de loisirs, mais les religieux se sont toujours efforcés de former les jeunes gens qui leur étaient confiés. Il y eut, dès le début de l’œuvre, un service de pensionnat qui fut toutefois abandonné en 1967. Un important changement dans la mentalité de la population se produisait au Québec. En effet, la tendance se développait de plus en plus à l’effet de placer les enfants en famille d’accueil de préférence aux institutions. Les autorités du Patro sont entrées dans ce courant d’idées et y ont même collaboré en fermant leur pensionnat. Cette décision priva, forcément, l’œuvre d’un revenu appréciable. Il était devenu impossible d’exiger uniquement de la générosité du public son maintien, même si la population maskoutaine y avait toujours contribué largement.
Un comité fut formé qui étudia la situation générale et financière. On se rendit vite compte que l’édifice ne répondait plus aux besoins de l’heure. La majeure partie des bâtiments étaient vétustes et peu fonctionnels. Pour continuer sa mission, les aménagements nécessaires à y apporter auraient exigé un budget annuel de quelque 125 000$, soit 75 000$ pour l’administration et 50 000$ pour les immobilisations. Une autre raison qui mena à la disparition du Patro fut le réaménagement qui s’opérait dans tout le secteur des loisirs, lequel était pris en charge par les municipalités et qui draina forcément la clientèle du Patro. On en était rendu à penser sérieusement à la vente des immeubles et une étude fut commandée à cette fin auprès de la Société de Fiducie du Québec.
Vers la fin d’avril 1968, les autorités provinciales des Pères et Frères de Saint-Vincent-de-Paul rencontrèrent Monseigneur Albert Sanschagrin, évêque du Diocèse. Cette rencontre faisait suite à plusieurs échanges antérieurs concernant la vente des établissements du Patro et du rôle possible que pourraient jouer les religieux. À la suite d’études poussées faites par un comité de diocésains et après consultation, Monseigneur Sanschagrin finit par autoriser la communauté à vendre ses établissements. La Corporation Épiscopale du diocèse se désistait du privilège d’achat qu’elle détenait. Les nombreux efforts faits par Monseigneur Sanschagrin afin de garder les religieux dans le diocèse n’aboutirent malheureusement pas.
Les immeubles actuels de la Terrasse du Patro, rue Girouard, rappellent quotidiennement le souvenir du Patronage Saint-Vincent-de-Paul. L’attachement profond que lui a conservé notre population est encore très fort et empreint de nostalgie. Aussi, il n’est pas surprenant de voir de nos concitoyens s’efforcer d’en conserver par l’esprit et dans l’action son prolongement par le Patro de Saint-Hyacinthe inc. Ces gens méritent compréhension et que leurs efforts soient généreusement appuyés.
D’après les articles de Raoul Bergeron paru dans le Courrier de Saint-Hyacinthe les 20-27 février et 6 mars 1991
Pour en savoir plus :
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Les débuts du Patronage de la Saint-Vincent-de-Paul à Saint-Hyacinthe, un article de d’Alfred Lalime